Le défi audacieux d’Alice & Bob pour créer un ordinateur quantique parfait

Le défi audacieux d’Alice & Bob pour créer un ordinateur quantique parfait

Alice & Bob veut créer d’ici 2030 un ordinateur quantique universel plus fiable en s’attaquant à l’un des principaux obstacles du secteur : les erreurs de calcul. La deeptech française mise sur des qubits de chat, conçus pour mieux résister à certaines perturbations, et sur une architecture qui pourrait réduire le nombre de composants nécessaires à la correction d’erreurs.

Fondée à Paris en 2020, l’entreprise a annoncé en janvier 2025 une levée de fonds de 100 millions d’euros pour accélérer son développement industriel. Son pari s’appuie sur des travaux issus de la recherche française, un laboratoire de 4 000 m² inauguré à Paris en mai 2025 et une feuille de route qui vise 100 qubits logiques corrigés à l’horizon 2030. Pour comprendre ce défi scientifique, gardons en tête trois enjeux :

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  • La fiabilité : un qubit peut perdre son état sous l’effet de perturbations extérieures, ce qui fausse le résultat d’un calcul.
  • Le passage à l’échelle : les machines utiles nécessitent de coordonner de nombreux qubits physiques pour former des qubits logiques plus robustes.
  • L’industrialisation : fabriquer, refroidir et piloter ces processeurs demande des équipements spécialisés et des investissements importants.

Nous pouvons suivre ces enjeux à travers un exemple fictif : une entreprise qui chercherait à simuler de nouveaux matériaux. Elle aurait besoin d’un calcul quantique fiable, pas seulement d’une machine affichant un grand nombre de qubits. C’est précisément l’écart entre promesse scientifique et usage concret qu’Alice & Bob cherche à réduire.

Alice & Bob et le défi de l’ordinateur quantique sans erreurs

Un ordinateur classique traite l’information avec des bits qui valent 0 ou 1. En informatique quantique, les qubits peuvent combiner plusieurs états, ce qui ouvre des possibilités de calcul différentes, mais les rend aussi sensibles au bruit, aux vibrations et aux variations de température.

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La promesse d’Alice & Bob n’est pas de rendre les erreurs impossibles. L’entreprise cherche plutôt à concevoir des qubits dont la physique limite certaines fautes dès la fabrication, afin de réduire la quantité de ressources consacrées à leur détection et à leur correction. La distinction compte : une machine « parfaite » reste un objectif, tandis qu’un système tolérant aux fautes se construit par étapes mesurables.

Pourquoi la correction d’erreurs complique le calcul quantique

Dans les architectures conventionnelles, il faut généralement mobiliser plusieurs qubits physiques pour protéger l’information portée par un qubit logique. Plus le processeur grandit, plus il faut gérer les erreurs qui apparaissent dans les composants et lors des opérations.

Pour notre entreprise fictive, cela revient à comparer un résultat unique, fragile, à plusieurs calculs redondants qui se contrôlent entre eux. Cette redondance améliore la fiabilité, mais augmente fortement le matériel nécessaire : le défi consiste donc à protéger l’information sans faire exploser la taille de la machine.

Les qubits de chat : l’atout technologique d’Alice & Bob

Le nom des qubits de chat fait référence au célèbre paradoxe de Schrödinger, dans lequel un chat est décrit comme associé à plusieurs états possibles avant observation. Ici, l’expression désigne un état quantique particulier, encodé dans un circuit fondé sur la supraconductivité.

L’architecture d’Alice & Bob vise à protéger naturellement l’information contre un type d’erreur appelé « bit-flip », qui transforme un état 0 en 1 ou l’inverse. Cette protection ne supprime pas toutes les fautes : d’autres erreurs, notamment celles qui affectent la phase quantique, doivent encore être maîtrisées par des procédés complémentaires.

Des résultats expérimentaux à interpréter avec précision

En mars 2025, Alice & Bob a annoncé des résultats obtenus avec des qubits dits « compressés ». L’entreprise a présenté une amélioration d’un facteur 160 de leur protection contre certaines erreurs et une durée de vie annoncée de 22 secondes. Ces chiffres concernent un indicateur expérimental précis ; ils ne signifient pas qu’un ordinateur complet peut effectuer sans erreur un calcul de plusieurs secondes.

Le premier processeur de l’entreprise, Helium 1, avait été achevé fin 2023 avec 16 qubits, et devait notamment permettre de tester un code de correction d’erreurs. Cette étape illustre la progression entre la conception d’un composant, sa validation en laboratoire et la construction d’un système capable d’exécuter des algorithmes utiles.

Alice & Bob estime aussi que son architecture pourrait faire passer les besoins associés à l’algorithme de Shor d’environ 20 millions à 350 000 qubits. Il s’agit d’une projection de l’entreprise, dépendante des hypothèses retenues sur les performances des composants et la correction des erreurs, et non d’une capacité déjà démontrée sur une machine opérationnelle.

Ces résultats prennent place dans une compétition où chaque architecture suit une voie différente. Pour situer les approches, vous pouvez lire notre présentation de l’ordinateur quantique IBM Starling, qui met en perspective les travaux engagés sur la tolérance aux fautes.

De la recherche française au laboratoire industriel parisien

Les fondements scientifiques d’Alice & Bob viennent des travaux de ses cofondateurs, Théau Peronnin et Raphaël Lescanne, formés à l’ENS Lyon et à l’ENS Paris. Leurs recherches, publiées dans Nature Physics, ont contribué à faire émerger une approche qui relie recherche fondamentale et développement de processeurs.

L’entreprise a grandi en lien avec des organismes et laboratoires français, parmi lesquels le CNRS, Inria, Mines Paris et le CEA. Selon les données communiquées dans le cadre de son développement, elle comptait plus de 80 collaborateurs entre Paris et Boston, avec environ un tiers de docteurs. Cette présence aux États-Unis rapproche ses équipes d’un écosystème où se concentrent de nombreux acteurs du calcul quantique.

Un centre de 4 000 m² pour fabriquer et tester les processeurs

La levée de fonds annoncée le 28 janvier 2025 atteint 100 millions d’euros. Menée par Future French Champions, AVP et Bpifrance, avec la participation d’investisseurs publics européens et régionaux, elle porte à 130 millions d’euros le total des financements obtenus depuis la création de l’entreprise, selon les montants alors communiqués.

La moitié de cette enveloppe devait contribuer à un laboratoire parisien de 4 000 m², inauguré en mai 2025. Le site réunit notamment une salle blanche de nanofabrication et une installation cryogénique comprenant 20 réfrigérateurs fournis par le fabricant finlandais Bluefors. L’objectif est de maîtriser davantage d’étapes, de la fabrication des puces à leur refroidissement et à leur caractérisation.

Le plan annoncé prévoyait aussi de consacrer l’autre moitié des fonds au développement des équipes, avec un objectif de 200 salariés à la fin de 2025. Ce chiffre correspond à une cible formulée lors de la levée de fonds, et non à un effectif qu’il faut tenir pour acquis sans mise à jour officielle.

Jalon annoncé Chiffre ou date Ce que cela permet de suivre
Création d’Alice & Bob 2020, à Paris Le passage de travaux de recherche à une entreprise spécialisée
Processeur Helium 1 16 qubits, achevé fin 2023 La validation d’une première plateforme expérimentale
Levée de fonds 100 millions d’euros, janvier 2025 L’accélération de la recherche et des moyens industriels
Laboratoire parisien 4 000 m², inauguré en mai 2025 La fabrication, le refroidissement et le test des composants
Objectif de feuille de route 100 qubits logiques visés en 2030 Le passage à une architecture corrigée à plus grande échelle

Ce laboratoire ne garantit pas à lui seul la réussite de la feuille de route, mais il donne à l’entreprise des capacités de fabrication et de test indispensables pour progresser. La maîtrise des infrastructures devient ainsi une partie intégrante de l’innovation technologique.

La feuille de route vers un ordinateur quantique universel

Alice & Bob a présenté plusieurs générations de processeurs, nommées Lithium, Béryllium et Graphène. Cette succession traduit une logique de montée en puissance : améliorer les composants, intégrer davantage de qubits et progresser vers des opérations logiques corrigées.

La cible la plus ambitieuse de la feuille de route est Graphène, associé à un objectif de 100 qubits logiques à l’horizon 2030. Un qubit logique n’est pas simplement un qubit physique supplémentaire : il s’agit d’une information protégée par un ensemble de composants et de procédures de contrôle. La performance dépend donc autant de la qualité des opérations que du nombre affiché.

Des étapes techniques avant les usages industriels

Pour une entreprise qui simule des matériaux, la valeur d’une machine ne se mesure pas uniquement à sa taille. Elle dépend de la durée pendant laquelle elle peut maintenir un calcul, de la précision des portes quantiques et de la capacité à corriger les erreurs sans ralentir excessivement le traitement.

Alice & Bob propose aussi une offre baptisée « The Box », destinée aux organisations qui souhaitent explorer des cas d’usage quantiques. Une telle offre peut aider des équipes à apprendre à formuler un problème pour une machine quantique, mais elle ne doit pas être confondue avec l’accès à un ordinateur universel tolérant aux fautes.

La comparaison avec d’autres acteurs français aide à comprendre la diversité du secteur. L’approche de Pasqal en calcul quantique illustre une autre voie technologique : le paysage national ne repose pas sur une architecture unique, mais sur plusieurs choix scientifiques en compétition.

Alice & Bob face à Google, IBM et Amazon dans la course mondiale

La compétition ne se joue pas uniquement entre entreprises, mais entre architectures. Google et IBM développent leurs propres systèmes, tandis qu’Amazon Web Services a présenté Ocelot, une puce qui s’appuie également sur des idées liées aux qubits de chat. Cette convergence montre que la protection matérielle contre certaines erreurs intéresse désormais plusieurs équipes de recherche.

Dans cette course, une avance sur un indicateur isolé ne suffit pas à établir une supériorité globale. Pour comparer les machines, nous devons aussi regarder la fidélité des opérations, le nombre de qubits logiques disponibles, la durée des calculs et la capacité à reproduire les résultats dans des conditions différentes.

Le marché mondial du quantique est parfois évalué à 65 milliards de dollars d’ici 2030, selon une estimation attribuée à Bpifrance dans les données disponibles. Cette projection concerne un marché plus large que la seule vente de processeurs : elle englobe aussi les logiciels, les services, les composants et les applications industrielles.

En France, Alice & Bob évolue auprès de sociétés comme Pasqal, Quobly, Quandela et C12. Le projet de fédérer des acteurs sous la bannière « French Quantum Team », dans le cadre de France 2030, vise à donner une visibilité commune à cette filière et à renforcer ses capacités de recherche et de production.

La souveraineté européenne, un enjeu au-delà de la performance

Un ordinateur quantique dépend d’un ensemble de technologies : composants, systèmes de contrôle, réfrigération, logiciels et compétences. La capacité à concevoir et produire ces éléments en Europe peut réduire certaines dépendances industrielles et soutenir la formation d’une filière spécialisée.

Alice & Bob a annoncé un partenariat avec Quantum Machines, entreprise israélienne spécialisée dans les systèmes de contrôle hybride, qui associent calcul classique et quantique. Ce type de coopération rappelle que la souveraineté technologique ne signifie pas produire chaque pièce dans un seul pays : elle suppose aussi de maîtriser les fonctions stratégiques, de sécuriser les approvisionnements et de conserver des compétences clés.

Ce que les entreprises peuvent suivre dès maintenant

Pour les organisations qui s’intéressent au calcul quantique, l’enjeu immédiat consiste à identifier les problèmes susceptibles de bénéficier d’une approche quantique, sans attendre une machine universelle. Les équipes peuvent apprendre à travailler avec des données adaptées, à comparer les méthodes classiques et quantiques et à définir des critères de succès mesurables.

Nous pouvons résumer les signaux à surveiller ainsi :

  • La qualité des qubits : durée de vie, fidélité des opérations et stabilité lorsque le processeur gagne en taille.
  • La correction d’erreurs : nombre de qubits physiques requis pour protéger chaque qubit logique et capacité à traiter plusieurs erreurs.
  • La reproductibilité : résultats confirmés par des équipes et des expériences indépendantes.
  • La valeur d’usage : avantage mesurable face aux méthodes classiques sur un problème précis, plutôt qu’une démonstration spectaculaire isolée.
  • La capacité industrielle : régularité de fabrication, disponibilité des équipements cryogéniques et évolution des coûts.

Le défi audacieux d’Alice & Bob tient donc à la réunion de plusieurs réussites : une physique prometteuse, une correction d’erreurs efficace et une production capable de suivre la montée en échelle. La réussite se jugera moins à la promesse d’un ordinateur parfait qu’à la démonstration progressive de calculs fiables et utiles.

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