Oui : face au risque d’une attaque chimique par drones, l’armée de l’Air renforce sa préparation en entraînant les bases à détecter la menace, contenir une contamination et maintenir leurs activités essentielles. À Luxeuil-Saint-Sauveur, un exercice BASEX a simulé des drones dispersant un produit toxique, tandis que les équipes géraient aussi des cyberattaques, des intrusions et des crises simultanées. L’objectif n’est pas seulement de protéger les personnels : une base doit pouvoir continuer à fonctionner malgré une zone neutralisée.
Cette préparation militaire s’appuie sur plusieurs lignes de défense, depuis la détection des drones jusqu’à la prise en charge des personnes exposées. Elle répond à un contexte marqué par des incursions au-dessus de sites sensibles et par des exemples d’emploi d’agents chimiques signalés en Ukraine. Pour comprendre ce que l’exercice change concrètement, nous allons examiner :
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- la riposte sanitaire et opérationnelle testée à Luxeuil ;
- la vulnérabilité des bases face aux drones et aux attaques saturantes ;
- les moyens de défense aérienne et les protections envisagés pour les sites militaires.
Le fil conducteur est simple : protéger les personnes sans immobiliser toute l’installation. C’est cette capacité de résilience qui relie la menace chimique à la sécurité nationale.
Attaque chimique par drones : la riposte testée à la base de Luxeuil
Lors d’un exercice BASEX organisé du 23 septembre au 2 octobre, l’armée de l’Air et de l’Espace a simulé une attaque chimique déclenchée par des drones sur la base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur. Le compte rendu ministériel, publié le 12 octobre, ne précise ni la substance simulée ni le nombre d’appareils engagés. Il décrit en revanche une réponse structurée autour du confinement, du recensement et de l’évacuation.
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Les équipes ont d’abord délimité la zone d’épandage, où le produit aurait touché le sol, puis le périmètre où il aurait pu se disperser. Les personnes présentes dans ces secteurs ont été recensées et isolées afin d’éviter qu’une tenue ou une peau contaminée ne transporte le produit vers une zone saine. Des spécialistes NRBC — nucléaire, radiologique, biologique et chimique — ont ensuite pris en charge les personnes exposées.
Le scénario teste aussi une exigence opérationnelle : maintenir les personnels non concernés à l’écart de la zone d’exclusion et poursuivre les activités de la base. Autrement dit, les équipes doivent gérer les victimes tout en préservant les capacités utiles aux opérations. La première réponse à une menace chimique consiste donc à isoler précisément la zone touchée, sans mettre toute la base à l’arrêt.
Préserver les personnels et maintenir les opérations
Le protocole sépare les personnes exposées du reste des effectifs, puis organise leur transfert vers une zone non contaminée. Ce séquencement limite les risques de propagation et permet aux spécialistes d’intervenir dans un cadre maîtrisé. Il rappelle aussi qu’une intervention efficace dépend de consignes comprises à l’avance : qui ferme le périmètre, qui recense les personnes et qui assure leur prise en charge.
À titre d’exemple, si une équipe de maintenance se trouve dans la zone simulée, son recensement aide les responsables à savoir combien de personnes sont concernées et où elles se trouvaient. Les autres équipes peuvent alors rester mobilisées hors du périmètre. La protection des forces et la continuité de service sont ici deux objectifs complémentaires.
Pourquoi Luxeuil est un site stratégique pour la sécurité nationale
Luxeuil est appelée à retrouver un rôle dans la dissuasion nucléaire française. Le 18 mars 2025, le président de la République y a annoncé le retour de la mission nucléaire, assurée par la base de 1966 à 2011, ainsi qu’un programme d’investissements proche de 1,5 milliard d’euros. Le site doit accueillir deux escadrons de Rafale au standard F5, destinés à mettre en œuvre le futur missile nucléaire ASN4G développé par MBDA.
Les premiers avions sont attendus à partir de 2032 et les effectifs doivent progressivement doubler pour approcher 2 000 militaires et civils d’ici 2035. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air a aussi évoqué devant les députés le déploiement d’un escadron de défense sol-air. Ces évolutions rendent la protection de la base particulièrement exigeante : elle devra conserver ses capacités même en cas d’intrusion, de sabotage ou de risque terroriste.
BASEX s’inscrit dans cette perspective en évaluant la réaction des personnels et des structures face à plusieurs crises simultanées. Pour un site appelé à soutenir la dissuasion, la résilience n’est pas un dispositif annexe : elle fait partie de la mission.
Des crises simultanées et une réponse organisée à l’échelle des bases
L’attaque simulée n’était qu’un volet de BASEX. Pendant près de dix jours, militaires et civils de la défense ont aussi dû répondre à des manifestations hostiles, des cyberattaques, des survols de drones, des actes terroristes et des campagnes de désinformation. La superposition des incidents oblige les équipes à hiérarchiser les urgences et à partager rapidement les informations entre spécialistes.
Le commandement territorial de l’armée de l’Air et de l’Espace, installé à Bordeaux, a piloté le scénario général et injecté les événements au fil de l’exercice. Des aviateurs issus d’autres unités et des réservistes ont renforcé les équipes de protection. Cette organisation permet de tester non seulement les consignes propres à Luxeuil, mais aussi la coordination entre acteurs.
Une autre mesure consiste à disperser certains avions vers des terrains secondaires, selon l’approche FRA-ACE, pour éviter qu’une attaque contre une base ne bloque tous les appareils au sol. Des Rafale ont ainsi opéré depuis l’aéroport de Pau et un avion de transport Casa CN-235 depuis celui de Dinard. La défense repose à la fois sur la tenue du site et sur la capacité à poursuivre les missions ailleurs.
La menace des drones : le défi de la saturation et du coût
L’opération ukrainienne « Toile d’araignée », menée le 1er juin 2025 contre l’aviation stratégique russe, a illustré la portée potentielle de drones peu coûteux lancés près de leurs cibles. Kiev a revendiqué 117 appareils engagés et 41 avions touchés ; deux responsables américains cités par Reuters ont avancé un bilan inférieur, évoquant une vingtaine d’appareils atteints, dont une dizaine détruits. Les estimations divergent, mais l’épisode a mis en évidence la vulnérabilité possible d’avions stationnés sur un tarmac.
Lors d’un exercice BASEX à l’automne 2025, l’armée de l’Air a testé un scénario d’attaque saturante, où le nombre d’appareils cherche à dépasser les moyens de défense disponibles. Le général Bellanger a qualifié le résultat de « perfectible » devant les sénateurs, en pointant notamment le coût de l’emploi de missiles Mica pour abattre des drones valant quelques milliers de dollars. Un missile dépassant le million d’euros peut coûter des centaines de fois plus cher que sa cible.
Ce décalage pousse à diversifier les réponses. La détection des drones, le brouillage, les canons et les dispositifs de protection passive peuvent compléter les missiles, selon la situation et le type de menace. Face à une attaque en nombre, l’efficacité se mesure aussi à la capacité d’employer le bon moyen au bon coût.
Des agents chimiques signalés sur le front ukrainien
La dispersion d’agents chimiques par drone n’est pas qu’une hypothèse d’exercice. En mai 2024, le département d’État américain a accusé la Russie d’avoir utilisé de la chloropicrine contre des soldats ukrainiens, ainsi que des agents antiémeute comme méthode de guerre ; Moscou a rejeté ces accusations. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a, pour sa part, confirmé la présence de CS dans des échantillons prélevés sur la ligne de front entre novembre 2024 et juin 2025, sans désigner de responsable.
Les autorités ukrainiennes ont également affirmé que des drones russes larguaient des grenades contenant des gaz lacrymogènes CS et CN. Elles ont déclaré à l’OIAC avoir recensé près de 11 000 cas d’emploi de substances chimiques jusqu’en septembre 2025. Ce chiffre correspond à une revendication ukrainienne, et non à un bilan vérifié indépendamment dans son ensemble.
Ces éléments ne prouvent pas qu’une attaque comparable vise une base française. Ils expliquent pourquoi les armées intègrent ce scénario à leur préparation militaire : un drone commercial modifié et une munition rudimentaire peuvent suffire à créer une urgence sanitaire. L’expérience du front alimente ainsi les exercices de protection des sites, sans préjuger de l’origine d’une menace future.
Incursions au-dessus de sites sensibles : détecter, brouiller, protéger
Plusieurs survols ont montré que des drones pouvaient atteindre des installations sensibles sans être interceptés. Dans la nuit du 25 au 26 novembre 2025, des appareils ont survolé la base de Creil, qui accueille des installations du renseignement militaire. Les militaires ont tiré au fusil de calibre 12, tandis que l’hélicoptère antidrone envoyé sur place est arrivé après le départ des appareils.
Le 4 décembre 2025, cinq drones ont été détectés au-dessus de l’Île Longue, où sont basés les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Les fusiliers marins ont activé un brouilleur, qui perturbe la liaison entre un drone et son pilote, sans abattre les appareils ni identifier leur opérateur. Le parquet de Rennes a indiqué qu’aucun lien avec une ingérence étrangère n’était établi.
Des survols ont aussi été signalés en Belgique et aux États-Unis. À Barksdale, en Louisiane, des vagues de 12 à 15 drones auraient survolé une base de bombardiers stratégiques entre le 9 et le 15 mars 2026, selon un document interne consulté par ABC News. Ces épisodes montrent que la surveillance, l’identification et la réaction doivent fonctionner ensemble, même quand l’intention des opérateurs reste inconnue.
Défense aérienne et protections passives : les moyens prévus pour les bases
Les choix d’équipement cherchent à répondre au coût élevé des missiles et à la diversité des appareils. Les annonces liées à l’actualisation de la programmation militaire prévoient 1,6 milliard d’euros supplémentaires pour la défense aérienne, la défense sol-air et la lutte antidrone sur la période 2026-2030, soit une hausse annoncée de 32 %. L’enveloppe totale pour 2024-2030 atteindrait 6,9 milliards d’euros.
Le général Bellanger a mentionné neuf systèmes VL-MICA et sept systèmes RapidFire, équipés de canons de 40 mm. Les moyens envisagés comprennent aussi des roquettes à guidage laser, des fusils brouilleurs, des armes à énergie dirigée et des drones intercepteurs. Le calendrier prévoit également dix systèmes SAMP/T de nouvelle génération d’ici 2030, avec une première livraison annoncée pour la fin de 2027.
La protection ne dépend pas uniquement de l’interception. Des essais portent sur la couverture des avions stationnés à l’extérieur des hangars, les filets et le camouflage ; les sites jugés prioritaires doivent aussi recevoir des brouilleurs et des leurres. Le tableau résume les fonctions de ces moyens, sans les présenter comme des solutions interchangeables.
| Mesure | Fonction recherchée | Exemple cité |
|---|---|---|
| Détection et surveillance | Repérer un appareil et transmettre l’alerte aux équipes concernées | Capteurs et dispositifs de veille autour des sites sensibles |
| Brouillage | Perturber la liaison entre l’appareil et son opérateur | Brouilleurs employés lors du survol de l’Île Longue |
| Interception | Neutraliser une menace qui approche d’une installation | Canons RapidFire de 40 mm et systèmes VL-MICA |
| Protection passive | Réduire l’exposition des avions stationnés | Filets, camouflage et couverture des appareils hors hangar |
| Gestion NRBC | Isoler une zone touchée et prendre en charge les personnes exposées | Procédures exercées à Luxeuil pendant BASEX |
Chaque moyen répond à une étape différente : prévenir, détecter, intercepter ou limiter les effets d’une attaque. L’exercice de Luxeuil met l’accent sur le dernier maillon : contenir une contamination tout en gardant la base en activité.



