La souveraineté économique de la France est aujourd’hui mise à rude épreuve face à de nombreux défis structurels et stratégiques. Nous devons considérer plusieurs éléments clés pour comprendre cette situation :
- La montée des fusions-acquisitions étrangères qui bouleversent le contrôle sur les entreprises stratégiques.
- Le renforcement progressif des dispositifs de contrôle des investissements étrangers, mais avec des résultats mitigés.
- La nécessité d’une sécurité économique intégrée à la défense nationale pour protéger les technologies et les savoir-faire essentiels.
- Le retard en matière de souveraineté numérique et technologique, notamment dans les secteurs de pointe comme l’intelligence artificielle ou les semi-conducteurs.
- Un contexte économique difficile, entre attractivité maintenue et vulnérabilité face à des stratégies étrangères opportunistes.
Ces aspects dévoilent un portrait complexe où la France cherche à équilibrer ouverture économique et protection farouche de ses intérêts. Approfondissons ces différentes thématiques pour mieux comprendre les enjeux actuels et leurs impacts sur notre avenir industriel et économique.
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Sommaire
- 1 Les mutations des actifs stratégiques et les défis du rachat d’entreprises françaises
- 2 Les mécanismes de contrôle des investissements étrangers : efficacité et limites
- 3 La sécurité économique comme pilier national : nouveaux enjeux et stratégies
- 4 Les faiblesses persistantes dans la souveraineté numérique et technologique
- 5 L’attractivité économique face à la menace de délocalisation et à la nécessité d’une souveraineté durable
Les mutations des actifs stratégiques et les défis du rachat d’entreprises françaises
Le choc des rachats étrangers continue d’impacter lourdement la souveraineté économique de la France. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, les fusions-acquisitions impliquant des entreprises françaises ont atteint 192 milliards de dollars, soit une hausse de 31 % par rapport à 2024 selon Le Monde. Ce flux croissant amène une interrogation centrale : la France conserve-t-elle encore le contrôle sur ses actifs économiques sensibles ?
Des exemples récents illustrent bien cette tendance. Le cas emblématique d’Alstom reste profondément gravé dans les mémoires, où la vente de la branche énergie à General Electric a laissé des séquelles dix ans après. EDF a dû racheter en 2024, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, les turbines Arabelle, indispensables à la filière nucléaire française. Cette opération, coûteuse et stratégique, révèle la fragilité des chaînes nationales dans des secteurs vitaux.
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La liste des entreprises concernées s’allonge : Technip, Latécoère, Opella – des acteurs majeurs souvent cédés à des investisseurs étrangers. Opella, par exemple, productrice du Doliprane, a nécessité une intervention publique lourde pour être sauvegardée malgré la présence de Bpifrance dans son capital. Ces opérations se déroulent parfois avec la bénédiction tacite de l’État, parfois sous la pression d’une opinion publique inquiète du déclin industriel.
Depuis 2014, 1 608 entreprises françaises ont été rachetées par des intérêts américains, avec une tendance qui ne montre aucun sign de ralentissement. En 2024, ce sont 138 nouvelles opérations recensées, poursuivies déjà en 2025. Suivent, dans une moindre mesure, des investisseurs suisses et britanniques. Cette situation provoque une inquiétude permanente quant à la capacité de la France à maintenir son indépendance économique.
Le poids symbolique et industriel de tels mouvements reste considérable, nourrissant un débat sur la stratégie nationale à adopter pour préserver non seulement les emplois, mais aussi la pérennité des savoir-faire et la réputation internationale de l’industrie française.

Les mécanismes de contrôle des investissements étrangers : efficacité et limites
Le contrôle des investissements étrangers en France a connu un renforcement sensible, avec la mise en œuvre du dispositif IEF (Investissements Étrangers en France) géré par la Direction générale du Trésor. Le nombre de dossiers examinés a augmenté de manière significative, passant de 309 en 2023 à 392 en 2024, traduisant une vigilance accrue. Pourtant, les refus sont rares : seulement six en trois ans. Cette réalité reflète une tension entre attractivité et protection.
Plusieurs caractéristiques définissent ce dispositif : 54 % des autorisations sont assorties d’engagements, notamment sur le maintien de l’emploi, la localisation des données ou la gouvernance séparée. Le processus est relativement rapide, aboutissant en moyenne à une décision sous conditions sous 19 jours ouvrés. Cette rapidité vise à ne pas freiner l’investissement mais exerce aussi un effet dissuasif, car des projets sont souvent abandonnés avant même la décision du régulateur.
Le périmètre des secteurs stratégiques protégés s’élargit. En plus des domaines traditionnels, comme l’énergie ou la défense, le champ couvre aujourd’hui biotechnologies, cybersécurité, photonique, semi-conducteurs et technologies bas carbone. Un décret de fin 2023 a intégré de nouvelles sphères, telles que la sécurité pénitentiaire ou le recyclage des matières premières critiques. Ces élargissements montrent à quel point la notion de souveraineté économique se décline désormais dans des secteurs très variés.
La tentative de rachat du groupe français Legrand par le suisse ABB illustre cette lutte : ils ont essuyé un double veto de Bercy, marquant un point d’arrêt net. Cet exemple montre comment les garde-fous peuvent être activés, et à quel niveau certains actifs stratégiques sont jugés intangibles. ABB a finalement renoncé en été 2025.
Dans le secteur des télécommunications, la situation est plus complexe. L’alliance Bouygues, Free et Orange, qui voulait racheter SFR, s’est heurtée au refus d’Altice, actionnaire principal. Le gouvernement observe cette affaire avec prudence, conscient des enjeux pour la concurrence et les consommateurs, sans décision tranchée pour le moment.
| Année | Dossiers traités (IEF) | Refus | Engagements imposés (%) | Délai moyen décision (jours ouvrés) |
|---|---|---|---|---|
| 2023 | 309 | 2 | 50% | 20 |
| 2024 | 392 | 3 | 54% | 19 |
Ces données témoignent d’une vigilance étendue mais aussi d’un équilibre délicat entre attractivité et contrôle qui ne peut être rompu sans conséquences pour la compétitivité de la France.
La sécurité économique comme pilier national : nouveaux enjeux et stratégies
La souveraineté économique est désormais reconnue comme un élément clé de la défense nationale. Dans sa Revue nationale stratégique 2025, la France place la sécurité économique au centre de sa politique de protection des capacités industrielles, scientifiques et technologiques. Le concept dépasse la simple régulation des investissements pour intégrer une véritable posture de défense dans un contexte de “guerre technologique”.
Bpifrance joue un rôle moteur dans cette nouvelle stratégie, intervenant via des financements ciblés et l’accompagnement de secteurs stratégiques. Par ailleurs, l’État utilise la “golden share”, un droit de veto dans certaines entreprises cruciales, pour empêcher des prises de contrôle susceptibles de nuire aux intérêts nationaux. Le budget alloué à la Base industrielle et technologique de défense (BITD) a été porté à 1 milliard d’euros en 2024, avec une nouvelle augmentation prévue en 2025.
La France adopte aussi une posture offensive face aux audits extraterritoriaux, encourageant les entreprises à utiliser la “loi de blocage” pour contrer les injonctions étrangères, notamment américaines, dans un climat international tendu. Cette politique reflète un effort coordonné pour préserver l’autonomie stratégique et industrielle du pays. Ce cadre renforce la capacité de réaction rapide face aux menaces économiques et technologiques actuelles.
Ce tournant implique également un engagement pragmatique et intégré avec les dynamiques européennes et internationales. Par exemple, le projet franco-allemand du Système de Combat Aérien du Futur illustre la volonté de construire des partenariats solides tout en maintenant une souveraineté affirmée sur des technologies sensibles.
Les faiblesses persistantes dans la souveraineté numérique et technologique
La souveraineté numérique reste un point faible majeur dans l’arsenal économique français. Un rapport sévère de la Cour des comptes en octobre 2025 souligne l’absence de stratégie claire, la sous-utilisation du cloud public français, et une dépendance élevée aux acteurs américains pour le stockage des données, l’intelligence artificielle ou la cybersécurité. Ces lacunes exposent la France à des vulnérabilités importantes.
Le Baromètre EY / Hexatrust confirme ce constat en indiquant que 49 % des organisations françaises ne disposent d’aucun plan pour se conformer aux nouvelles régulations européennes (NIS2, DORA, CRA). Par ailleurs, environ 40 % n’évaluent même pas les solutions souveraines françaises disponibles, ce qui freine l’innovation et la compétitivité locale.
L’intelligence artificielle incarne ces préoccupations : beaucoup d’entreprises françaises dénoncent les algorithmes “boîte noire” fournis par des plateformes étrangères, qui privent souvent d’un contrôle réel sur les données sensibles. Certains secteurs industriels ont même décidé de bannir temporairement ces technologies faute de garanties suffisantes sur la traçabilité et la sécurité.
Paris milite pour un modèle européen renforcé, avec une préférence d’achat sur le modèle du Buy American Act. Le Conseil national de l’industrie recommande d’inclure une clause d’exclusion des entreprises non européennes dans les marchés publics des États membres si leur pays d’origine refuse la réciprocité. C’est une stratégie pour bâtir une politique économique cohérente autour de la souveraineté technologique.
Les programmes européens comme le Pacte pour l’industrie propre ou le plan Rearm Europe (800 milliards d’euros, dont 150 milliards via le mécanisme SAFE) visent à soutenir cette dynamique, notamment en renforçant les chaînes de valeur et en relocalisant certaines productions critiques. Pourtant, la réalité reste rude : selon le classement 2025 du Belfer Center, la France pointe seulement 12e en biotechnologies et semi-conducteurs, des secteurs pourtant essentiels.
Innover pour rattraper le retard
Pour se rapprocher des leaders mondiaux, la France met l’accent sur la recherche et l’innovation. Le plan France 2030 accélère la mutation de ses systèmes industriels et crée un environnement favorable à l’émergence d’acteurs disruptifs sur tout le territoire. L’objectif : renforcer l’industrie française et la compétitivité tout en préservant l’indépendance économique dans des domaines à haute valeur ajoutée.
L’attractivité économique face à la menace de délocalisation et à la nécessité d’une souveraineté durable
Malgré les efforts de l’État pour muscler sa doctrine, l’environnement économique reste délicat. La croissance est modérée, les pressions financières élevées, et l’attractivité apparente dissimule souvent la vulnérabilité réelle aux prises de contrôle opportunistes. Cette situation révèle que maintenir une souveraineté économique forte exige bien plus que d’attirer des capitaux : il faut aussi préserver le contrôle stratégique des actifs critiques.
Les indicateurs illustrent ce paradoxe. Le rapport IEF 2024 appelle à une vigilance constante et à une adaptation régulière des outils pour s’ajuster aux évolutions du marché mondial. Lors du Sommet Choose France 2025, des records ont été établis : 40,8 milliards d’euros d’investissements et une croissance de 9,5 % des ouvertures de sites industriels sur neuf mois, selon Bpifrance. Ces chiffres témoignent d’une réussite incontestable en termes d’attractivité.
Pourtant, cette dynamique ne garantit pas un contrôle assuré. Les cas de délocalisation sont encore fréquents, et tous les investissements étrangers ne sont pas synonymes d’alliances stratégiques. Le défi consiste donc à conjuguer cette attractivité avec une politique économique pérenne qui protège les intérêts nationaux et assure un développement industriel équilibré et souverain.
- Renforcer les dispositifs de contrôle et de suivi des investissements étrangers.
- Prioriser la relocalisation dans les secteurs stratégiques vulnérables.
- Encourager l’innovation locale par des outils de financement adaptés.
- Mieux intégrer les dimensions européennes dans la stratégie de souveraineté.
- Développer une politique ciblée sur la souveraineté numérique et technologique.
Pour illustrer la complexité de ces enjeux, le cas du rapprochement entre la France et ses voisins africains dans les affaires économiques, comme le montrent certaines analyses, met en lumière les interactions géopolitiques sous-jacentes à la souveraineté économique. Pour approfondir, on peut se référer à ce dossier sur les relations économiques maroco-algériennes qui influencent le positionnement français dans la région.



