Oui, Patrick Drahi joue gros à New York : deux procédures judiciaires mettent sous pression ses négociations avec les créanciers, tandis que les échéances de remboursement se rapprochent. Le premier dossier vise personnellement le fondateur d’Altice et l’opérateur américain Optimum ; le second conteste des transferts d’actifs au sein d’Altice International. Les accusations restent à examiner par les tribunaux, mais leur calendrier pèse déjà sur la finance du groupe et sur la valeur que les prêteurs accepteront de laisser à l’actionnaire.
Pour mesurer les enjeux, nous pouvons suivre trois repères : les sommes à rembourser, les actifs dont la protection est contestée et le rapport de force autour des restructurations. Comme dans toute négociation de dette, les chiffres ne racontent pas seulement l’état d’une entreprise : ils influencent aussi le contrôle qu’en conservera son fondateur.
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- Optimum : 6,255 milliards de dollars d’échéances en 2027, avec une dette nette de 25,33 milliards au 30 juin 2026.
- Altice International : environ 8,5 milliards d’euros de dette brute à rembourser entre 2027 et 2029.
- Le point de friction : les créanciers contestent des opérations sur les actifs, tandis que Patrick Drahi cherche à préserver sa place dans ses activités de télécommunications.
Nous examinons d’abord le procès d’Optimum, où le fondateur est directement visé, puis la plainte des créanciers d’Altice International. Le précédent français de SFR permet enfin de comprendre les options — et les limites — de sa stratégie.
Patrick Drahi poursuivi à New York : deux procédures, deux fronts
Le 28 septembre 2026, des créanciers d’Optimum, anciennement Altice USA, ont assigné l’opérateur, plusieurs dirigeants et Patrick Drahi en personne devant la justice new-yorkaise. Ce dossier concerne l’actif américain que le fondateur contrôle encore et met directement en jeu sa position dans une entreprise essentielle à son empire.
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Le 13 octobre, six fonds ont ouvert un autre front contre Altice International : Elliott Investment Management, Arini Capital Management, Diameter Capital Partners, Invesco, King Street et Sona Asset Management. Patrick Drahi n’est pas nommé comme défendeur dans cette plainte, qui porte sur des transferts d’actifs que les créanciers jugent préjudiciables à leurs garanties.
Les deux affaires sont portées devant la Cour suprême de l’État de New York, qui est une juridiction de première instance malgré son appellation. À ce stade, les accusations formulées par les créanciers ne constituent pas des faits établis par un tribunal. Leur effet immédiat est ailleurs : elles renforcent la pression au moment où Altice et Optimum doivent négocier leur dette.
Optimum : Patrick Drahi négocie sa part face aux créanciers
Optimum doit rembourser 6,255 milliards de dollars en 2027 : 4,13 milliards en avril, puis 2,125 milliards en juillet. Dans un document transmis à la Securities and Exchange Commission, l’opérateur indique ne pas disposer des liquidités, des flux de trésorerie prévus ni des financements déjà engagés pour couvrir ces montants.
La société signale aussi un doute substantiel sur sa capacité à poursuivre son activité si elle ne parvient pas à refinancer ou restructurer sa dette. Cette mention comptable ne signifie pas que l’entreprise va nécessairement cesser ses activités ; elle avertit les investisseurs que sa continuité dépend d’une solution de financement.
Trois milliards réclamés, 500 millions proposés
Selon Bloomberg, Patrick Drahi chercherait à conserver environ 3 milliards de dollars de valeur en actions dans l’Optimum restructuré. Les prêteurs seraient disposés à lui en laisser près de 500 millions. L’écart, de un à six, donne la mesure du bras de fer ; aucun accord n’a été annoncé.
Le fondateur détient environ 40 % du capital et contrôle l’essentiel des droits de vote. Une conversion d’une partie des créances en actions pourrait donc réduire sa participation et lui faire perdre le contrôle de l’opérateur. Les discussions peuvent aussi passer par un report des échéances, des cessions ou de nouveaux financements, mais chacune de ces pistes dépend de l’accord des prêteurs.
Les créanciers qui poursuivent Patrick Drahi sont aussi ceux avec lesquels se négocie la restructuration. Si les tribunaux leur donnent raison, leur position dans le partage de la valeur pourrait s’en trouver renforcée ; si les plaintes échouent, l’actionnaire pourrait disposer d’un argument supplémentaire. L’échéance d’avril 2027 transforme donc la procédure en négociation sous contrainte de temps.
Optimum sous pression : dette élevée et activité en recul
Au 30 juin 2026, Optimum affichait une dette nette consolidée de 25,33 milliards de dollars, soit environ huit fois son Ebitda calculé sur les deux derniers trimestres annualisés. Cette mesure rapporte la dette nette au bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements ; un ratio aussi élevé rend plus difficile le refinancement à des conditions favorables.
Les résultats opérationnels ajoutent une contrainte. Au deuxième trimestre, le chiffre d’affaires a diminué de 5,8 % et les revenus auprès des particuliers de 6,7 %. Optimum a enregistré une perte nette de 282 millions de dollars et un flux de trésorerie disponible négatif : ses dépenses de trésorerie ont dépassé les liquidités générées par l’activité.
Pour un investisseur, ces indicateurs comptent au-delà du bilan. Des revenus en baisse et une trésorerie déficitaire peuvent réduire la valeur attribuée à l’entreprise lors d’une restructuration, et affaiblir la demande de l’actionnaire pour conserver 3 milliards de dollars de capital. Le recul de l’activité resserre ainsi le partage entre le fondateur et ses créanciers.
| Repère financier | Situation au 30 juin 2026 ou au T2 | Effet sur la négociation |
|---|---|---|
| Dette nette consolidée | 25,33 milliards de dollars | Réduit la marge de manœuvre pour emprunter de nouveau |
| Échéances de 2027 | 6,255 milliards de dollars | Impose de trouver rapidement un refinancement ou un accord |
| Chiffre d’affaires au T2 | En baisse de 5,8 % | Pèse sur l’évaluation de l’opérateur |
| Perte nette au T2 | 282 millions de dollars | Souligne la pression sur la trésorerie |
Altice International : les créanciers contestent des transferts d’actifs
Dans leur plainte déposée le 13 octobre 2026, les six fonds affirment que des actifs d’Altice International auraient été déplacés vers d’autres sociétés contrôlées, en dernier ressort, par Patrick Drahi. Selon eux, ces opérations auraient éloigné des actifs des garanties attachées à leurs prêts. Ils demandent notamment l’annulation de certaines opérations, le rétablissement de sûretés et des dommages-intérêts.
Les créanciers estiment que les transferts contestés remontent au moins à 2021. Ils évaluent à environ 5,4 milliards de dollars la valeur transférée à Altice Luxembourg sous forme de prêts entre sociétés du groupe. Leur plainte porte aussi sur d’autres prêts intragroupe, des annulations de créances et des mouvements de participations. Ces montants et qualifications sont ceux des plaignants : la justice doit encore les examiner.
Le dossier s’inscrit dans un conflit plus large. À l’automne 2025, Optimum avait lui-même poursuivi Apollo, Ares, BlackRock et d’autres prêteurs, les accusant de s’être coordonnés pour lui fermer l’accès au crédit. Les fonds contestent cette accusation et disent avoir exercé leurs droits contractuels. Chaque camp reproche ainsi à l’autre de porter atteinte à ses intérêts financiers.
Le Portugal et les Caraïbes au cœur du litige
Le 28 novembre 2025, Altice International a désigné Altice Portugal, qui détient l’opérateur MEO, et Altice Caribbean, qui regroupe notamment les activités dominicaines, comme des filiales « non restreintes ». Dans les contrats de dette, ce statut peut les soustraire à certains engagements et garanties négociés avec les prêteurs.
Altice présentait cette réorganisation comme un moyen d’améliorer sa liquidité et sa flexibilité financière. Elle a permis au groupe d’obtenir au Portugal un financement privé de 750 millions d’euros, à échéance 2029, avec un taux annuel de 12 % durant les dix-huit premiers mois. Les créanciers contestent précisément le changement de périmètre qui a accompagné cette opération.
Ils estiment que les activités portugaise et dominicaine représentaient près de 80 % de l’Ebitda ajusté concerné. S&P Global évaluait en novembre 2025 leur poids à environ 75 % de l’Ebitda du groupe ; l’écart peut s’expliquer par les périodes et périmètres retenus. Dans les deux estimations, ces actifs concentrent l’essentiel de la capacité à générer des liquidités.
Remboursement anticipé : le risque pour Altice International
Le contentieux s’ajoute à un avertissement adressé le 14 juillet 2026 par des porteurs d’obligations sécurisées d’Altice Financing, à échéance 2028. Leur notification de défaut concerne plus de 2 milliards d’euros de dette et vise notamment les prêts intragroupe ainsi que la sortie du Portugal et des Caraïbes du périmètre restreint.
Une notification de défaut signale, selon ses auteurs, une violation du contrat de financement. Si le tribunal reconnaissait les manquements invoqués et si les seuils de vote prévus dans les contrats étaient atteints, les créanciers pourraient chercher à exiger le remboursement anticipé de certaines créances. Ce résultat n’est pas automatique : il dépend des clauses applicables, des majorités obtenues et de la décision judiciaire.
Pour Altice, l’enjeu dépasse la valeur des actifs contestés. Un jugement défavorable pourrait fragiliser des garanties et rapprocher des échéances que le groupe doit déjà financer dans un calendrier serré. La procédure new-yorkaise peut donc modifier à la fois les actifs disponibles et le moment où les dettes deviennent exigibles.
Altice International face à 8,5 milliards d’euros d’échéances
Au 30 juin 2026, Altice International déclarait une dette nette comptable consolidée de 8,91 milliards d’euros. Le groupe avançait aussi un chiffre pro forma de 7,96 milliards, qui intègre le financement portugais et la cession de HOT Mobile. Ces deux montants ne se contredisent pas : le second tient compte d’opérations comme si elles avaient déjà été réalisées.
Les remboursements bruts prévus s’élèvent à environ 3,1 milliards d’euros en 2027, 2,8 milliards en 2028 et 2,6 milliards en 2029, soit 8,5 milliards d’euros en trois ans. La durée moyenne de la dette était tombée à 1,9 an fin juin 2026, contre 2,6 ans fin septembre 2025 : l’horizon de remboursement s’est raccourci de plus de huit mois en neuf mois.
Altice vend aussi des actifs. Le 5 octobre 2026, sa filiale israélienne HOT a finalisé la cession de HOT Mobile à un consortium associant Delek Israel, Keystone Infrastructure Fund et Leumi Partners. L’opération rapporte environ 1,22 milliard de shekels, soit près de 355 millions d’euros en numéraire. Altice conserve les activités fixe, Internet et télévision payante de HOT.
Cette rentrée de liquidités couvre un peu plus d’un dixième des 3,1 milliards d’euros de dette brute prévus en 2027. Des cessions peuvent donner de l’air, mais elles ne suffisent pas à régler le calendrier à elles seules : la négociation avec les prêteurs reste déterminante.
Le précédent SFR éclaire la stratégie de Patrick Drahi
En France, Patrick Drahi a déjà mené une négociation de grande ampleur. En 2024, Altice France a transféré des actifs et certaines créances au sein d’entités désignées comme non restreintes. Altice Media, propriétaire de BFMTV et de RMC, est aussi sorti du périmètre avant sa vente à CMA CGM.
La restructuration d’Altice France, finalisée le 1er octobre 2025, a effacé environ 8,6 milliards d’euros de dette et ramené la dette nette à près de 15,5 milliards. Les créanciers ont reçu 45 % du capital ; Patrick Drahi et les actionnaires existants en ont conservé 55 %. La vente d’Altice Media, une participation dans les centres de données UltraEdge et la recapitalisation de XpFibre ont compté dans le rapport de force.
Ce précédent montre qu’une restructuration peut préserver une part du contrôle, tout en imposant une dilution et des concessions importantes. À Optimum, l’écart entre les quelque 3 milliards de dollars demandés par Patrick Drahi et les 500 millions évoqués pour les créanciers illustre une négociation plus tendue, menée aux États-Unis sous la menace d’échéances proches.
Pour les amateurs de finance comme pour les observateurs des télécommunications, le fil conducteur est net : la valeur des actifs, la capacité à générer de la trésorerie et les garanties des prêteurs détermineront l’issue. À New York, Patrick Drahi joue gros parce que la bataille judiciaire peut peser directement sur le contrôle de ses entreprises et sur les conditions de leur refinancement.



