Pasqal a été écarté de PROQCIMA, selon une enquête de La Tribune, parce que le ministère des Armées aurait jugé sa cotation au Nasdaq trop risquée pour la protection des technologies souveraines. L’entreprise présente plutôt son départ comme une évolution de sa collaboration avec l’État, après avoir rempli les objectifs technologiques de la première phase. La DGA n’a pas publié de bilan détaillé permettant de départager ces deux récits.
Le désaccord ne porte pas publiquement sur les performances des ordinateurs à atomes neutres de Pasqal, mais sur les garanties de souveraineté associées à une entreprise cotée à New York. Son siège, ses laboratoires et ses activités technologiques sensibles restent en France, tandis que Bpifrance dispose d’un droit de veto sur certains transferts. Pour comprendre pourquoi ces protections n’ont pas suffi au ministère, nous devons distinguer la propriété des technologies de la circulation des informations et du pilotage d’un programme de quantique militaire.
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- La raison rapportée : la cotation américaine aurait créé un risque de captation de technologies souveraines.
- Les garanties existantes : Pasqal reste une société française, avec des activités sensibles localisées dans l’Hexagone et un veto de Bpifrance sur des transferts technologiques.
- L’enjeu opérationnel : PROQCIMA finance, sur plusieurs années, la sélection d’architectures capables de soutenir une stratégie de défense fondée sur le calcul quantique.
Pourquoi Pasqal a été écarté du programme quantique des Armées
Le 28 septembre, Pasqal a annoncé la fin de sa participation à PROQCIMA, également appelé LSQUARE. L’entreprise a décrit cette étape comme une « évolution » de sa collaboration avec les pouvoirs publics et a affirmé avoir atteint tous les objectifs technologiques de la première phase. Elle a précisé que ses futurs échanges avec l’État porteraient sur des applications civiles et commerciales.
Quelques jours plus tard, La Tribune a rapporté une explication plus politique : après des discussions avec l’entreprise, le ministère des Armées aurait décidé de l’écarter, en raison du risque que sa cotation à New York faisait peser sur des technologies souveraines. Ni le ministère ni la DGA n’ont publiquement confirmé ce motif. Nous devons donc distinguer les faits annoncés par Pasqal de la motivation attribuée aux Armées par le quotidien.
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Les deux versions ne s’excluent pas entièrement. Pasqal peut avoir achevé une phase technique et réorienté ses priorités, tout en ayant été poussée vers la sortie pour la suite du programme. Le point central reste que la rupture concerne la participation à un dispositif militaire, et non l’abandon public de sa technologie quantique.
Une rupture annoncée après l’entrée au Nasdaq
Pasqal a finalisé sa fusion avec un SPAC le 27 août 2026 et ses titres ont commencé à être négociés au Nasdaq le lendemain, sous les symboles PSQL et PSQLW. L’annonce de la fin de sa participation à PROQCIMA est intervenue le 28 septembre, à peine un mois après le début de sa cotation américaine. Cette proximité chronologique alimente l’hypothèse d’un lien entre les deux événements, sans suffire à établir à elle seule la décision ni son motif.
Pour un fournisseur civil, une cotation internationale peut ouvrir l’accès à de nouveaux investisseurs et à des financements importants. Dans un programme de défense, elle soulève aussi des questions de gouvernance, de transparence financière et de protection des informations. La tension tient donc moins à l’adresse de Pasqal qu’aux exigences particulières d’un partenariat militaire de longue durée.
Nasdaq, Bpifrance et souveraineté technologique : les garanties de Pasqal
La cotation n’a pas transformé Pasqal en société américaine. Pasqal Holding SA demeure une société de droit français et son principal établissement est déclaré à Palaiseau, dans l’Essonne. L’entreprise a rejoint le Nasdaq après une fusion avec Bleichroeder Acquisition Corp. II, un SPAC : ses actions se négocient à New York, mais cette opération n’a pas, à elle seule, déplacé ses laboratoires, ses brevets ou ses activités de production hors de France.
Avant l’introduction en Bourse, Pasqal et sa filiale opérationnelle ont signé un accord d’allocation des activités. Les équipements de dernière génération doivent être développés par des entités établies en France, et les équipes ainsi que les moyens nécessaires doivent y rester. Pour transférer certaines activités protégées ou la propriété intellectuelle fondamentale hors de France, l’entreprise doit obtenir l’accord du comité stratégique de Pasqal SAS, avec le vote favorable du représentant de Bpifrance.
Cette protection est prévue pour quinze ans. Elle donne à Bpifrance un pouvoir de blocage sur des décisions déterminées, sans constituer juridiquement une « action spécifique » de l’État. La banque publique détient aussi, selon une déclaration déposée auprès du régulateur américain, 11,4 % du capital sur la base de calcul retenue et peut désigner un administrateur tant que ses fonds conservent des actions.
| Garantie ou exposition | Ce qu’elle couvre | Ce qu’elle ne règle pas à elle seule |
|---|---|---|
| Accord signé avec Pasqal SAS | Localisation en France de certaines activités et contrôle de transferts technologiques sensibles | Les échanges quotidiens d’informations au sein d’un programme militaire |
| Participation de Bpifrance | Présence au capital et droit de veto sur certains transferts | La totalité des risques liés à la gouvernance et aux actionnaires futurs |
| Cotation au Nasdaq | Accès aux marchés financiers américains et aux obligations de publication correspondantes | La maîtrise opérationnelle des données, des équipes et des systèmes informatiques militaires |
| Contrôle des investissements étrangers | Examen de certaines prises de participation dans une entreprise sensible | La sécurité de chaque flux d’information associé à un contrat de défense |
Le contrôle français des investissements étrangers offre un autre garde-fou : certaines prises de participation provenant de pays hors de l’Union européenne et de l’Espace économique européen peuvent être examinées, conditionnées ou bloquées. Les règles ont été étendues en 2026 aux sociétés françaises cotées sur des marchés de pays tiers, comme le Nasdaq. Ces dispositifs encadrent le capital et les transferts, mais ne répondent pas automatiquement à toutes les préoccupations opérationnelles de la défense.
La cotation américaine s’inscrit dans une recherche de capitaux comparable à celle observée dans d’autres secteurs technologiques, notamment l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs. Pour situer cette dynamique d’investissement, vous pouvez consulter cet éclairage sur la stratégie de Jensen Huang dans l’intelligence artificielle ; la comparaison aide à comprendre l’attrait des marchés américains, sans assimiler les enjeux civils de l’IA aux impératifs militaires.
Le risque de captation ne se limite pas aux brevets
Une technologie peut rester physiquement en France tout en dépendant de flux d’information, de fournisseurs ou de décisions répartis à l’international. Pour les Armées, la protection ne se résume donc pas à empêcher le déplacement d’un laboratoire ou la cession d’un brevet. Elle peut aussi concerner l’accès aux résultats de recherche, les habilitations des équipes, la sécurité des systèmes informatiques et la continuité des approvisionnements.
Dans un contrat militaire, ces sujets s’inscrivent dans la durée. Les équipes changent, les investisseurs évoluent et les composants d’un ordinateur quantique peuvent dépendre de chaînes de fabrication spécialisées. Le ministère cherche ainsi à conserver une maîtrise suffisante des choix techniques et des informations produites avec de la commande publique, y compris lorsque le fournisseur connaît une transformation financière majeure.
À ce stade, les informations publiques ne signalent pas qu’une technologie développée pour la DGA aurait été transférée à des intérêts américains. Elles ne font pas non plus état d’un droit d’accès particulier accordé à un investisseur étranger sur les travaux militaires de Pasqal. Le risque évoqué par La Tribune relève donc d’une anticipation attribuée au ministère, et non d’une captation documentée publiquement.
Les sociétés cotées doivent aussi répondre à des exigences de transparence financière envers les marchés. Cela ne signifie pas que leurs secrets militaires deviennent publics : les obligations boursières et les informations protégées par des contrats de défense sont de nature différente. La question est plutôt de savoir si les protections contractuelles, les procédures de sécurité et l’organisation interne offrent aux Armées un niveau de confiance jugé suffisant. Le désaccord porte sur l’étendue des garanties nécessaires, pas sur la preuve publique d’une fuite technologique.
PROQCIMA : un programme de défense à 358 millions d’euros
Lancé en mars 2024, PROQCIMA est piloté par la Direction générale de l’armement. Le programme doit faire émerger des ordinateurs quantiques universels et tolérants aux fautes, c’est-à-dire capables de détecter et de corriger les erreurs susceptibles de fausser les calculs. Il repose sur des accords-cadres avec cinq entreprises développant des architectures différentes : Alice & Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly.
La DGA agit comme acheteur dans un partenariat d’innovation : l’État finance des travaux de développement, avec l’objectif de pouvoir acquérir ensuite les systèmes obtenus. Le plafond annoncé au lancement atteignait 500 millions d’euros sur au moins dix ans. Ce chiffre correspond à un maximum contractuel, et non à une somme déjà dépensée ou distribuée aux entreprises.
La stratégie nationale quantique actualisée en 2026 prévoit 300 millions d’euros pour les phases couvrant 2026 à 2030. Avec les financements engagés depuis le lancement, l’enveloppe totale de PROQCIMA atteint 358 millions d’euros. L’ambition technique pour 2032 a aussi été relevée : la cible est passée de 128 à 1 024 qubits logiques, des unités d’information protégées contre les erreurs.
La sélection des entreprises et les conséquences du départ de Pasqal
Le calendrier du programme prévoyait de réduire progressivement le nombre de candidats : cinq entreprises au départ, puis trois, avant de retenir deux technologies pour l’industrialisation. Avec le retrait de Pasqal, quatre candidats restent en lice : Alice & Bob, C12, Quandela et Quobly. L’architecture à atomes neutres de Pasqal ne participe donc plus à cette sélection des entreprises pour le volet militaire.
Pour la DGA, ce choix réduit le nombre d’options technologiques étudiées. Pour Pasqal, il signifie la perte d’une place dans une compétition susceptible de l’accompagner vers des marchés publics et une industrialisation à grande échelle. La sortie modifie donc à la fois le paysage de l’innovation militaire et les perspectives de développement de l’entreprise dans le quantique militaire.
Le programme illustre le dilemme de la commande publique : l’État veut comparer plusieurs solutions pour éviter de miser trop tôt sur une seule architecture, tout en imposant à chaque partenaire des exigences de souveraineté élevées. La sélection technique ne dépend pas seulement de la performance d’un processeur ; elle dépend aussi de la capacité à sécuriser durablement les équipements, les données et les compétences.
Les financements de Pasqal après sa sortie du volet militaire
La fusion avec le SPAC a apporté à Pasqal de nouvelles ressources pour financer ses machines, ses capacités de production et son expansion internationale. L’opération valorisait l’entreprise autour de 2 milliards de dollars avant les financements associés et lui a laissé près de 360 millions de dollars de liquidités à la clôture. Cette somme provenait de plusieurs instruments, dont les fonds du SPAC et des obligations convertibles ; elle ne correspondait pas à une augmentation de capital classique ouverte au grand public.
Les comptes du premier semestre 2026 montrent l’ampleur des besoins. Pasqal a réalisé 4,9 millions d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 14 % sur un an, dont 3,9 millions issus de services liés à ses processeurs. Sa perte opérationnelle a atteint 59,2 millions d’euros, contre 19,8 millions un an plus tôt. Parmi les charges recensées, 27,3 millions correspondaient à des rémunérations en actions et 10,2 millions à des frais liés à la fusion et à la cotation.
La trésorerie est passée de 110,8 millions d’euros fin juin à environ 312,9 millions au 27 août, après la fusion et les financements associés. Pasqal a aussi déclaré 70,4 millions d’euros d’activités « réservées et attribuées », un indicateur interne qui regroupe notamment des contrats pluriannuels, des subventions et des crédits d’impôt. La société précise que ce montant ne doit pas être assimilé à un carnet de commandes.
Ce capital est déterminant pour une entreprise dont les dépenses de recherche précèdent de loin des revenus commerciaux à grande échelle. Le financement international donne à Pasqal des moyens pour poursuivre son développement civil, mais il change aussi la perception de ses partenaires publics militaires. Pour une autre perspective sur la course mondiale aux financements technologiques, cet article présente le rôle de Jensen Huang dans l’essor de l’IA ; Pasqal affronte une équation propre au calcul quantique, où la maturité commerciale reste plus lointaine.
Pasqal reste sollicitée par les programmes civils français et européens
La fin de la participation à PROQCIMA ne signifie pas une rupture générale entre Pasqal et les pouvoirs publics. L’entreprise a indiqué avoir été invitée à proposer un projet de recherche et développement consacré au calcul quantique tolérant aux fautes à atomes neutres. Le Secrétariat général pour l’investissement et la Direction générale des entreprises sont associés à cette démarche civile, qui reste à définir : aucun contrat ni montant comparable à l’enveloppe militaire n’a été annoncé.
La différence de périmètre compte. Les administrations civiles peuvent soutenir des travaux sur une technologie proche de celle visée par PROQCIMA, sans appliquer exactement les mêmes exigences de défense. Le soutien public à Pasqal se poursuit donc sous une forme distincte, orientée vers des applications civiles et commerciales.
À l’échelle européenne, Pasqal coordonne Q-PLANET, une ligne pilote consacrée aux composants des technologies quantiques à atomes neutres. Sa première phase opérationnelle, annoncée en juillet, représente 50 millions d’euros sur trois ans et rassemble 28 partenaires de onze États membres. Le partenariat-cadre de six ans associé à la Chips JU recense, à l’échelle du programme, 37 participants dans douze pays.
Ces projets visent à renforcer la fabrication européenne, les capacités de test et la résilience des approvisionnements. Ils montrent qu’une entreprise peut être considérée comme un partenaire de premier plan pour la recherche civile européenne tout en étant écartée d’un programme militaire français. La confiance accordée à Pasqal varie selon le niveau de sensibilité des informations et la mission du programme concerné.
Le dilemme des deeptech françaises face au quantique militaire
Les jeunes entreprises issues de la recherche ont besoin de capitaux importants avant de générer des revenus réguliers. Pour une société comme Pasqal, financer des chercheurs, des équipements spécialisés et une production industrielle demande des ressources bien supérieures aux premières ventes de services. Les marchés américains peuvent offrir une visibilité et des instruments financiers adaptés à cette trajectoire, tandis que l’État cherche à protéger les technologies utiles à sa stratégie de défense.
Ces objectifs ne s’opposent pas toujours, mais ils peuvent diverger lorsqu’une entreprise combine ambition mondiale et contrats sensibles. La nationalité juridique, l’adresse du siège et la localisation des laboratoires sont des éléments importants ; ils ne suffisent pas nécessairement à déterminer la maîtrise des données, des décisions de gouvernance, des compétences ou des chaînes d’approvisionnement.
Dans le cas de Pasqal, l’État avait accepté la cotation après avoir négocié des protections touchant aux activités et à la propriété intellectuelle. Selon La Tribune, le ministère des Armées a estimé que ces garanties ne répondaient pas entièrement à ses préoccupations pour PROQCIMA. Le ministère n’a pas détaillé publiquement le risque concret qui restait, ce qui laisse ouverte une question centrale pour les autres deeptech françaises : quelles conditions leur permettront de lever des fonds à l’étranger tout en participant à des programmes de défense ?
Le départ de Pasqal met ainsi en lumière un arbitrage appelé à se répéter dans les technologies quantiques : soutenir des champions capables de rivaliser à l’échelle mondiale, tout en gardant un contrôle opérationnel jugé suffisant sur les innovations financées par l’État. La souveraineté technologique ne se joue pas seulement dans la propriété d’un brevet, mais dans la capacité à maîtriser durablement tout l’écosystème qui le rend stratégique.



